La dame de Condé, fable économique

Dans la petite ville de Condé, l’hôtel de la Gare est réputé pour son calme et sa vue sur le lac… Mais l’automne venu, la bourgade est calme, trop calme. Plus de touristes. Quant à l’activité locale, elle est au plus bas, les commerces au point mort, les ardoises des uns et des autres toujours plus longues.

Un vendredi après-midi, pourtant, débarque une jeune femme, d’apparence très convenable. Elle réserve une chambre pour la nuit et le repas du soir et, comme elle n’a pas de bagage, elle laisse en acompte un billet de 100 €, tout neuf. Puis, elle s’en va faire un tour en ville. Le pâtissier, qui était au bar de l’hôtel, a vu la scène et s’adresse au patron :
« Dis-donc, tu te souviens que tu me dois 100 € pour la pièce montée que j’ai livrée pour la communion de ta fille ». Le patron lui donne donc le billet de bonne grâce.
Cette scène a été vue par d’autres, elle se reproduit 5 nouvelles fois car le pâtissier devait aussi 100 € à l’épicière,.., qui en devait autant au garagiste,… lui-même débiteur de cette somme auprès de la bouchère,… qui avait à régler 100 € au représentant de la maison Elida,… lequel devait à son tour acquitter son séjour à l’hôtel de la Gare pour 100 €. En quelques heures, le billet retourne donc au patron de l’hôtel.
A l’heure de l’apéro, la plupart des commerçants et artisans de la ville sont au comptoir de l’hôtel. Notre dame revient de promenade un peu précipitamment. Elle explique qu’elle voudrait annuler sa réservation et partir rapidement,… un contretemps fâcheux… L’hôtelier a à peine le temps de lui rendre son billet. Elle disparaît…
A peine quelques secondes plus tard arrivent deux gendarmes, qui expliquent à la cantonade qu’il faut se méfier, car une dame écume la région en réglant ses achats avec de faux billets de 100 €. Tout le monde fait le lien avec la dame qui vient de partir, mais bien sûr, personne ne dit rien, chacun regardant au fond de son verre…

La circulation de ce billet a permis d’annuler 600 € de dettes, permettant peut-être une petite relance de l’économie locale. C’est donc bien la circulation qui génère la richesse, et non le stock. Un seul billet, faux semble-t-il, a permis de produire un PIB de 600 €. Comment un faux billet a t-il été capable de concrétiser autant d’échanges ? Parce qu’un billet est de la monnaie fiduciaire (du latin fiducia : confiance). C’est exclusivement une valeur de confiance entre les membres d’une communauté. Un billet faux perd sa « valeur » seulement au moment où il se révèle faux et n’est plus accepté par celui qui le reçoit. C’est celui qui le détient en dernier qui en assume la perte. Dans cette histoire, comme sa trajectoire a été circulaire et qu’il est retourné à la personne qui l’a introduit, personne n’a été lésé, et six personnes se sont bel et bien enrichies… (« qui paye ses dettes s’enrichit » dit un proverbe). Cela démontre que la valeur d’une monnaie réside avant tout dans la confiance réciproque entre les participants, indépendamment du support.

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